Mort d’avoir compris

Une nouvelle qui m’as été transmise par Camille Fahy, étudiante en deuxième année de BTS design d’intérieur, et qui a utilsée une de mes photos pour en faire la couverture.
Je cours. S’il me rattrape, je meurs.
La faible luminosité de ce sous sol souterrain abandonné et ma précipitation forcée me font percuter divers objets, du bidon d’huile à des blocs de pierre plus ou moins gros, vestiges d’une activité importante délaissée et livrée à elle-même. Mon pantalon déchiré, ma chemise en lambeaux, les genoux écorchés, les mains en sang, je continue de courir. Il faut absolument que j’arrive à sortir d’ici.
Je m’appelle William Isodore et je vais vous conter la découverte importante que j’ai faite récemment.
Je suis conducteur de travaux dans un grand groupe dont je tairais le nom. Spécialisé dans la reconstruction et la réhabilitation, je me suis vu recevoir un dossier de réhabilitation d’un bâtiment sur les vieux quais. Travail classique dans le secteur : le but est d’estimer le bâtiment et sa potentielle reconversion en bureaux, appartements locatifs, entrepôts ou sa destruction le cas échéant.
Je cours. S’il me rattrape, je meurs.
Un couloir à gauche, un autre à droite. Dans la précipitation j’en ai perdu le sens de l’orientation. L’un doit me mener à l’escalier, l’autre refaire le tour du parking. Je n’ai pas le temps de réfléchir : il arrive, j’entends ses pas. A droite.
14 novembre, 14 heures
J’ai survolé le dossier du bâtiment. Ancienne usine de construction navale. Abandonnée dans les années 70. Spécificité notoire pour les lieux : présence d’un parking souterrain. Ce fait, quelque peu étrange, est expliqué par la présence de bureaux dans le bâtiment et le peu de place qu’il y avait alors sur les quais. Il semblerait que le bâtiment soit moitié usine, moitié bureau.
Je constaterai mieux l’étendue des travaux en allant sur place.
Je cours. S’il me rattrape, je meurs.
J’ai dû me tromper de couloir, celui-ci ne semble pas mener aux escaliers. Dans les soubresauts de lumière je constate que je suis dans une pièce qui devait être le bureau de surveillance : un vieil écran de contrôle, une table cassée et des chaises poussiéreuses trainant de-ci de-là. Une porte à droite. Un bruit derrière moi qui se rapproche. Pas le temps d’hésiter.
14 novembre, 15 heures
J’arrive enfin sur place. Sinistre serait le premier mot qui me vient à la bouche. Cette partie du port, abandonnée, laissée en état par des industriels peu scrupuleux, est digne d’un roman de Kafka. La lueur décroissante du jour, la brume marine et le faible vent du large, chantant et sifflant des airs tristes et mélancoliques dans les bâtiments avoisinants n’arrangent rien à mon impression.
C’est à peine si je vois le bâtiment en entier : les nappes de brouillard laissent découvrir un bâtiment comme tant d’autres : haut d’une trentaine de mètres, en brique rouge, deux grandes portes de plus de dix mètres de haut, servant sûrement à sortir les grosses pièces ; et là haut, à ce qui semble être l’étage des bureaux, des fenêtres brisées ou colmatées.
Je cours. S’il me rattrape, je meurs.
La lumière s’est éteinte complètement. Je n’y vois plus rien. La porte que j’avais repérée ne veut pas s’ouvrir. Je sors en hâte ma lampe de poche qui se trouve toujours dans ma poche droite. Il se rapproche. Sans lumière, il semble pourtant savoir se diriger sans entraves.
Le halo de ma lampe, pointée sur la porte, m’explique la résistance de celle-ci : un verrou. Le tourner… et vite !
14 novembre, 15 H 30
Après un rapide tour extérieur du bâtiment, qui m’a fait découvrir l’ampleur des activités antérieures de ces quais, je rentre par une petite porte, juste à coté de la rampe d’accès au parking.
Me voilà à l’intérieur. Il fait noir, je ne vois rien. Je sors ma lampe de poche et aperçois un interrupteur. Peine perdue. Malgré ma demande de remettre l’électricité, je pense que je devrai trouver le compteur et le ré-enclencher moi même. D’après ce que je me souviens des plans, il est dans un coin de la grande pièce, surement l’atelier.
Je cours. S’il me rattrape, je meurs.
La porte est un peu grippée sur ses gonds. Je donne un coup d’épaule pour la débloquer, elle cède. Un nouveau couloir, sans fin. Les battements de mon cœur seuls pourraient aider celui qui me recherche à me trouver. Il faut pourtant que je continue à courir. Je dois m’échapper. Je ne veux pas mourir.
14 novembre, 16 heures
Je viens de trouver le compteur. Il m’a fallu faire trois fois le tour de cette grande salle pour le trouver, caché derrière une armoire. Les fenêtres du haut de l’atelier sont tellement crasseuses et la luminosité extérieure tellement faible, que j’ai déjà percuté diverses machines et accroché trois fois ma chemise avant d’arriver ici. Comment pouvait-on travailler dans de telles conditions ? Surement uniquement grâce à la lumière que je viens d’allumer. Je me retourne et regarde autour de moi. Quelle pièce démesurée !
Je cours. S’il me rattrape, je meurs.
Je tombe. Éclairé uniquement par ma petite lampe de poche, le couloir est truffé de pièges. J’avais déjà percuté des petits objets, mais là, c’en est un gros, et il vient de me faire tomber. Bruit derrière moi … il court aussi. Je vois une lumière qui se rapproche. Il est à moins de vingt mètres. Je m’agrippe au mur pour me relever. Contact froid sous ma main. Du métal ? J’éteins ma lampe.
14 novembre, 16 heures
Le plafond, haut de plus de 20 mètres, m’écrase de sa hauteur. On se croirait dans une cathédrale. Une cathédrale de l’industrialisation. De cette époque où la taille signifiait la puissance. On aurait pu bâtir un navire à l’intérieur de ces murs. Les machines, ou du moins l’ossature de celles-ci, dépouillées de tout ce qui avait une valeur, ressemblent à des squelettes de dinosaures : leur existence réelle m’apparait comme d’un autre temps.
De la ferraille rouillée et de la poussière. Reflet bien triste d’une époque à jamais révolue.
Je cours. S’il me rattrape, je meurs.
Je ne me suis pas trompé. Cette tige de métal correspond bien à un barreau d’échelle. Je me propulse vers le haut de toute ma force et le plus vite possible. Il faut absolument que je sois hors de portée quand il sera à mon hauteur. Pas le temps de regarder où il est. J’espère que dans sa précipitation et sans ma lumière, il ait du mal à me repérer. Bruit tout proche de moi …il est là …
14 novembre, 16 heures
J’hésite. Devrais-je commencer par la visite des bureaux situés, là face à moi, en surplomb de l’atelier, accessibles par une cage d’escalier, ou bien céder à mon envie de savoir comment ils ont pu fabriquer un espace souterrain dans une zone inondable il y a de cela plus de 100 ans, sans que jamais il n’y ait le moindre problème d’inondation ?
Je regarde ma montre : 16 heures. J’ai encore bien le temps. Autant satisfaire tout de suite ma curiosité et revenir sur le coté purement professionnel plus tard.
Je cours. S’il me rattrape, je meurs.
Il est tombé ! Le bruit mat sur le sol et le juron qu’il a lancé sont révélateurs. Cette bonne nouvelle me revigore tel un faible courant réveillant une personne endormie. J’escalade, plus que je ne monte, l’échelle qui m’amène vers ce que j’espère être une sortie.
Ma joie n’est que de courte durée : il m’a repéré, et déjà s’élance à l’assaut de l’échelle à ma suite.
14 novembre, 16 heures 05
Les escaliers, à coté de la porte d’entrée, m’amènent au sous sol. Après avoir emprunté un couloir étroit, j’arrive dans une vaste pièce, très basse de plafond, éclairée uniquement par les néons non détruits ou usés par le temps. Il traine de ci de là des bidons, des caisses, des détritus. Autant de matières premières ou d’outils servant à la construction navale. Comment ai-je pu penser que ce lieu eut été un parking en tout premier lieu, il y a de ça 100 ans ?
Cette pièce était tout simplement un lieu de stockage, réaménagée en partie en parking pour les voitures des patrons.
Je cours. S’il me rattrape, je meurs.
Me voilà à présent dans la grande salle. J’hésite une seconde à cueillir mon poursuivant à sa sortie de l’échelle. Mais s’il était armé ? Ne voulant prendre aucun risque je m’élance vers la sortie, puisant mon courage et ma force dans ma peur. Détonation derrière moi : il est armé !
14 novembre, 16 heures 07
Une lumière bleuté de forte intensité au fond du sous sol, filtrant sous une porte, attire mon attention. Alors que la lumière ambiante est plutôt de mauvaise qualité, comment se fait-il qu’une annexe de cet entrepôt soit encore aujourd’hui aussi bien éclairée ?
Je cours. S’il me rattrape, je meurs.
Je traverse l’usine en slalomant le plus vite possible entre les armatures délabrées et les vieilles machines. Il ne tire plus. Ses trois premiers coups ayant loupé leur cible, il doit être à ma poursuite. La porte d’entrée ! Sauvé !
14 novembre, 16 heures 08
J’arrive à la porte du fond du sous sol. Des bruits étranges tels des ronronnements me parviennent à travers celle-ci. Que peut-il bien se passer derrière cette porte, quarante ans après l’abandon des lieux ?
Je cours. S’il me rattrape, je meurs.
Ma réjouissance fut de courte durée : un autre homme m’attendait dehors, proche de la porte. Je n’ai réussi à l’esquiver qu’en rentrant dans le bâtiment. Me voilà poursuivi par ce type à la mine patibulaire, avec en face de moi, l’autre type qui arrive en courant, une arme à la main. A droite ! L’escalier qui monte !
14 novembre, 16 heures 08
Je pousse la porte et éteint ma lampe de poche. Me voilà dans une pièce à l’ambiance étrange : la lumière teinté de bleu met en apparence des bocaux reliés entre eux par des fils ainsi que diverses machines : frigo, appareils de mesures (mesurant je ne sais quoi), ordinateurs… Tout un appareillage moderne qui semble là pour réguler ce qui se passe dans ces bocaux et frigos. Le contenu de ces bocaux m’intrigue, je m’approche.
Je cours. S’il me rattrape, je meurs.
Je monte l’escalier comme rarement j’en ai monté un : la mort aux trousses. Il a encore tiré, ou peut être que c’était l’autre.
Je ne devais pas découvrir ce que j’ai vu. Et je vais le payer de ma vie. Sauf si j’arrive à atteindre l’escalier de secours qui doit être au fond du couloir avant qu’ils ne me tuent.
14 novembre, 16 heures 09
Prise de conscience. Épouvante. Horreur.
Le contenu des bocaux n’est rien d’autres que des organes vivants et… humains. Je suis tombé par hasard sur un trafic d’organes. Il n’y a aucun doute là-dessus. Je fouille alentour et découvre des carnets d’adresses de cliniques privés avec des noms. Surement les receveurs.
Mais les donneurs ? Qui sont-ils ? Je n’ose imaginer ce que certains sont prêts à faire pour gagner de l’argent. Pour vivre, est-il normal de se mutiler ?
J’ai dû faire trop de bruit, une porte s’ouvre, révélant un homme qui ne parait pas commode. Je cours !
Il n’y avait pas d’autres escaliers. Ce n’était pas obligatoire à cette époque d’avoir un escalier de secours. C’est la première fois (et la dernière) qu’une erreur professionnelle va me couter la vie.
Une fois face au mur, j’ai fait ce que tout le monde aurait fait : je me suis enfermé dans une pièce et je me suis barricadé. J’ai bien essayé de passer par la fenêtre, mais ils m’y attendaient, vous vous en doutez. Alors voilà, j’ai pris mon téléphone et j’ai appuyé sur la touche rappel automatique. Et c’est tombé sur vous. Ou plutôt votre répondeur. Maintenant, vous connaissez l’histoire. Vous savez ce qu’il se passe ici, sur ces quais. Ce qu’il se passe sous nos yeux.
Je ne veux pas mourir inutilement. Appelez la police, prévenez les gens, les médias. Combattez ces trafics monstrueux, inhumains.
Je compte sur vous.

